Christ de saumon sale ! – deuxième partie

Voici la deuxième partie de mon récit au Québec

Après la première prise de contact avec les rivières québécoises, on va rentrer dans le vrai, on part demain pour la Gaspésie.

Depuis mon arrivée Jérôme appelle ses contacts, passe ses soirées sur le net pour connaître la météo et les niveaux, nous inscrire sur les listes d’attente de rivières aux noms de rêve : Saint Anne, Cascapédia, Bonaventure… Moi j’avoue que je capte pas grand chose, mais l’état d’excitation de Jérôme est contagieux. La veille de notre départ l’humeur de Jérôme s’apparente à une fièvre intense, mais studieuse. On refait les bas de ligne autant de fois qu’il le faut, chacun tirant à un côté pour en tester la résistance !

Revue des boîtes à mouches, matos entassé près de la porte pour ne rien oublier… Je dors mal dans l’air moite de Victoriaville.

Le lendemain, on reprend la route, direction Québec, dont je ne verrais que la silhouette de la Vieille Ville au loin. On passe chercher Jean Philippe, un ami de Jérôme, dans une tranquille banlieue résidentielle.

J’en profite pour découvrir l’organisation québécoise, car Jean Philippe était en charge de l’épicerie. On ne manquera ni à manger ni à boire…

Le paysage défile à nouveau et je découvre l’immensité du Saint Laurent, on traverse les premières rivières à Saumons et après 5 heures de route on est enfin à destination, la vallée de la Matapédia. Plutôt que le plan roots de dormir en voiture, on loue pour une grosse poignée de dollars une maison à un adorable couple de septuagénaires. Voilà le camp de base :

On file chercher le permis journalier dans une épicerie plus que folklorique, un dépanneur comme on dit, l’équivalent de l’arabe du coin mais qu’on trouve en Ville comme à la campagne… un bordel pas permis avec un patron qui doit tuer les caribous à mains nus. Je me déleste de 70 dollars et ça sera ça chaque jour, alors que les « résidents » s’en tirent pour deux fois moins cher.

Tout est prêt, demain, j’affronte le roi des poissons…

18 heures de pêche par jour !!

Le réveil sonne à 3h du matin, j’ai l’impression de m’être à peine assoupi. J’étais hyper excité, après avoir éclusé un pack de bière à refaire la pêche, j’ai pas pu m’empêcher de lire et relire un magazine laissé là par un précédent moucheur. Au radar, j’avale le petit déj, on s’arnache, et direction la première fosse, les Fourches. Il est 4h et on est pas les premiers, on prend notre tour dans la rotation, et là commence ma dure expérience de la pêche au saumon.

Dans les grandes lignes, c’est de la pêche en noyée, il faut lancer travers ou légèrement aval, faire les mendings, striper en fin de dérive, descendre d’un mètre la rivière et recommencer… Le but ? peigner toute la veine où les poissons peuvent se tenir, avec une particularité qui m’a beaucoup posé problème, il faut arracher et relancer en une seule fois, et éviter au maximum les faux lancers. D’une part il faut éviter de faire passer trop de soie au dessus des poissons, d’autre part les mouches sont extrêmement fragiles et n’aiment pas trop ça…

Pour être honnête, les premières heures sont catastrophiques. Je m’emmêle, je lance à 10 mètres devant moi, mes posers sont vilains comme tout …Je sens que ça va être long !

Mais rapidement la journée s’anime, à la deuxième fosse, un grand coup dans la canne, je tire sur la soie, et d’un coup le décalage horaire et les 3h de sommeil disparaissent ! Ca résiste mais ce n’est pas le combat acharné annoncé par Jérôme, juste une jolie truite de mer (un saumon de fontaine, qui a la particularité de migrer sur ces rivières, et est dénommé ainsi au Québec).

Le poisson est super puissant, mais en soie de 8 c’est quand même vite réglé.

Je prendrais plusieurs de ces poissons, ainsi qu’une quantité industrielle de tacons, capables malgré leurs 15 ou 20 cm de taper des mouches en hameçon de 4 ou 2. C’est d’ailleurs terrible pour un pêcheur de truites de ne pas arrêter la dérive de la soie lorsqu’on reçoit toutes ces tapes dans la canne !

En fin de matinée, on est sur une fosse absolument superbe, avec quelques gros blocs, un courant puissant, et là je vois mes premiers saumon sauter !

Indescriptible la sensation qui me parcourt à la vue de bestiaux frôlant le mètre, tout argentés… Là encore, la fatigue se fait oublier. Mon tour étant passé, je contemple du haut de la berge Jean Philippe pêcher, et là coup dur, il arrache pîle au moment ou un saumon montait sur sa sèche, ce que mal positionné il n’a pas pu voir ! Si près, si loin, ce sera la fois où nous seront le plus proche d’en épingler un.

J’avais oublié de préciser que la Gaspésie a une particularité connue des saumoniers du monde entier, la possibilité de prendre des saumons en sèche. Il s’agit de faire passer une grosse mouche au dessus des poissons, j’y reviendrais autour d’une anecdote…

En tout cas, difficile de perdre des yeux les artificielles…  Et encore là c’est une petite…

Nous passerons la soirée sur une queue de fosse, là où l’eau ré accélère, sur deux saumons bien visibles mais totalement insensibles à nos mouches…

C’est dur de voir ces deux gigantesques poissons et les mouches qui les frôlent sans aucune réaction de leur part !

Quelques photos de cette première journée, pas de doutes, on y est !

La Matapédia assez en aval

Cliché de l’Amérique du Nord avec ce pont en bois

autre pont, mais un secteur pas top bien que très pêché, les eaux basses cette année font que le courant est lent et l’eau chaude, pas sûr que les saumons s’y tiennent… Mais bon mieux vaut tester quand même !

Nous rentrons le soir et les bières s’enchainent au rythme des histoires de pêche. On y croit, demain ce sera meilleur qu’aujourd’hui !

Après quatre heures de sommeil c’est reparti, à nouveau ça saute un pu du côté de la Fosse à Luc, mais rien n’y fait, il y a du monde en plus, il faut jongler entre les fosses qui ont un bon rendement (Jérôme a de bonnes sources) et celles où on peut se garer…

Ça me rappelle la Dordogne ou l’Ain, quand on trace pour la bonne bordure, en espérant être les premiers.

Midi sonne, il fait chaud, moite. On file au chalet, en l’honneur de l’anniversaire à Jérôme, Jean Philippe lui offre une casquette, qui d’après ses dires, a la particularité d’être une casquette chance.

Première fosse de l’après midi, pour fuir les bagnoles, on est sur un secteur très courant, peu profond, les postes sont peu marqués. J’y crois pas du tout, Jean Philippe non plus apparemment, au lieu de descendre mètre après mètre, on trace histoire d’en finir. En aval, coiffé de sa casquette chance, Jérôme lui est consciencieux, il a décidé de peigner cm après cm, et ça va payer… La vallée résonne d’un cri, je voie la canne pliée en deux et les remous vingt mètres plus loin. Je me précipite, attrape comme je peux les clefs dans le blouson de Jérôme et file à la voiture chercher l’appareil oublié… Après une vingtaine de chutes dans l’eau et sur la berge, je suis là à temps pour immortaliser LE saumon 2010 de Jérôme :

Wahou, c’est donc ça en vrai !! Une véritable torpille d’acier, que du muscle, impressionnant… On est regonflé à bloc, mais hélas, le compteur s’arrêtera là, en tout cas, la casquette chance que JP a offert à Jérôme vaut de l’or : un poisson moins d’une heure après être posée sur la tête…

Jean Philippe, et Jérôme coiffé de sa casquette chance, pas loin d’une fosse superbe mais dure à pêcher.

La Matapédia semble ne plus vouloir se livrer et le nombre de pêcheurs devient impressionnant. Demain on va sur la Matane, au nord de la Gaspésie.

Réveil dur, très dur,

La Matane se dévoile, les rives sont plus sauvages, l’amont coule à travers un parc national, c’est superbe. Hélas la rivière manque d’eau, le courant est faible, on sent que les mouches ne travaillent pas bien. On profite quand même du cadre.

Je vois des traces de caribou, des ours ont laissé leurs traces de griffes sur les arbres, il faut marcher au milieu de fougères aussi hautes que nous. L’air est lourd, et aux maringouins se sont ajouté les mouches à chevreuils, sorte de taons dont la piqure est particulièrement douloureuse. Je fais une sieste planqué sous des vêtements pour ne pas finir dévoré.

Arrivé à Cap Seize, fosse parmi les plus connue, je vivrais une sacrée émotion. En queue de fosse, deux saumons sont là. On s’insère dans la rotation. Tout le monde pêche avec de grosses sèches, je demande à Jérôme ce qu’il a de plus petit, et il me donne une mouche montée par un gobeur et offert pour son départ, quelque chose avec quoi on pourrait presque pêcher la truite. Jean Philippe me devance, sa mouche fait immédiatement réagir un poisson qui monte, colle son nez sous la mouche et redescend !!! Terrible pour les nerfs ! C’est mon tour, je laisse reposer. Je tremble en lançant mon imitation, la dérive est parfaite, et là le poisson se retourne, monte mais s’arrête à mi hauteur, mon cœur a du mal à repartir ! Christ de saumon sale ! C’est vraiment une pêche éprouvante pour les nerfs. En fait, le poisson a « flashé », il s’est retourné sur le côté pour voir la mouche car contrairement à la truite, il voit très mal au dessus de lui.

Ce sera les dernières réactions des deux poissons, qui ne bougeront ensuite que pour disparaître en amont.

La fosse Cap Seize

Il faut repartir. Après une nuit au chalet, la route défile, on repose Jean Philippe à Québec, je passe une dernière soirée avec Jérôme et Maud, puis le bus pour Montréal. Un dernier tour dans la Ville, une repas avec Guillaume, et c’est le départ, avec en prime cinq heures de retard pour cause de panne d’électricité à Orly.

L’aventure est terminée, je rentre groggy, il me faudra du temps pour digérer l’aventure.

Impressions

En revoyant les photos j’ai du mal à croire que j’ai vécu cette aventure, et je me dis que je n’ai pas su en profiter pleinement, pour plusieurs raisons :

– d’abord je n’étais pas prêt, la pêche au saumon ne supporte pas l’improvisation. Je me suis beaucoup reposé sur Jérôme, j’aurais du monter mes propres mouches, lire plus sur les tenues et habitudes de ce saumon, m’entraîner à lancer, histoire de mieux m’imprégner et ne pas prendre tout dans la tronche en trois jours !

– ensuite mieux vaut être très frais physiquement. 10 jours avant je faisais une chute terrible dans les gorges de la Bienne, due à trop de fatigue cumulée. J’ai trainé mon dos en vrac dans la moitié du Québec et certains jours ça tirait un peu. D’un autre côté cette pêche a un côté presque hypnotique, en bout de la 12ème heure de pêche, du 200ième lancer, bouffé par les maringouins, le corps devient une machine et l’esprit s’évade…

Ensuite, un truc m’a particulièrement frappé, le Québec c’est tout sauf un pays d’écolos. Si la nature semble si puissante, c’est que son gigantisme et l’âpreté du climat la préserve un peu. Mais je n’ai vraiment pas vu que du beau. Comme dans toute l’Amérique du Nord l’étalement urbain prend des proportions impressionnantes. Montréal semble ne jamais finir, Victoriaville ne compte que 40 000 habitants mais il faut une demi heure pour la traverser en voiture. L’eau est gratuite, générant un gâchis monstrueux, la nature est vu comme une ressource sans limite qu’on peut solliciter en permanence.

Pour exemple les truites ne doivent leur survie qu’au fait que les québécois n’aiment pas trop marcher pour pêcher. Aucune maille, aucune limite du nombre de capture par jour, les revues de pêche renvoient à une vision de la pêche abandonné d’assez longue date chez nous. J’ai pu y « admirer » des photos de dizaines de truites, dorés, saumons de fontaines, étalés sur un pont de bateau ou dans l’herbe.

Le saumon fait figure d’exception, est ce le pragmatisme qui l’a sauvé, quand on connait les revenus générés par le poisson roi ? Peut être, j’ai envie de croire qu’il s’agit aussi d’un symbole de la nature que les québécois ne voulaient pas voir disparaitre.

En tout les cas, alors qu’en France notre capacité à mettre en évidence le poids du tourisme pêche semble une des seules voies pour peser dans les discours sur la gestion des cours d’eau, je voulais rapporter ces chiffres :

En Gaspésie, en une année, 8 000 pêcheurs génèrent 40 000 journées de pêche. En monnaie sonnante et trébuchante cela représente 16 millions de dollars et 75 emplois directs, auxquels se rajoutent l’hébergement, les commerces, pour qui la saison de pêche constitue un pic.

80% des pêcheurs sont québécois, les 20% restants viennent des autres provinces, des États-Unis et du reste du monde.

A méditer…

Les rivières québécoises ne sont en tout cas vraiment pas épargnés par l’homme. Lorsqu’il y a agriculture, elle est très intensive, et les rivières de plaines ne sont pas vraiment réjouissantes à voir, chauffant très vite, elles sont pleines d’algues filandreuses. Quand à la Matapédia et à la Matane, la dydimo s’est invité :

Bref, la réalité est plus complexe que la carte postale et derrière la cabane au Canada se cache la réalité d’une nature extrêmement fragile.

Quand à la pêche au saumon, elle m’a laissé un goût un peu amer. Si j’avais pris ce saumon en sèche sur la fosse Cap Seize, je tiendrais sans doute un discours très différent. Mais en l’état, je dois bien avouer que je préfère de loin la pêche de la truite, voir le poisson s’alimenter, essayer de piger ce qu’il mange, s’inscrire dans la cadence des gobages… Bref j’ai trouvé la pêche du saumon un poil trop mécanique, et un côté loterie un peu énervant. Pour exemple, c’était la 18ème sortie de pêche au saumon de Jean Philippe, qui pêche remarquablement bien, il aurait amplement mérité un saumon. Heureusement, la nature n’est pas si vache, car en juillet j’ai pu voir les photos de son premier !

En tout cas je ne regrette rien, j’ai eu énormément de plaisir à revoir Jérôme. Je le remercie, et Maud également, pour leur accueil et leur gentillesse. Sans Jérôme, je n’aurais jamais pu vivre cette expérience, c’est lui qui m’a motivé, puis a assuré la logistique.

Merci également à Magali et Guillaume pour leur accueil à Montréal.

La suite en matière de voyage de pêche, ce sera certainement plus orienté truite, mais il est fort probable qu’un jour je revienne voir la Gaspésie.

Quelques prix, quelques liens, quelques infos

En premier lieu, il faut s’acquitter d’un permis pour l’année, la journée ou la semaine pour tout le territoire canadien, sachant qu’il faut différencier le permis « tout poisson sauf migrateur » du permis saumons.

Le permis non migrateurs m’a couté 41,50$ pour 7 jours.

Le permis saumons « remise à l’eau » m’a coûté 36,75$ à l’année. Sinon, sept saumons peuvent être conservés mais le prix explose on est plus près de 140$. Pour moi il n’y avait aucune ambiguïté sur le choix.

Ce permis doit ensuite être couplé avec un droit à la journée, qui peut être très cher sur certaines rivières, voir impossible à obtenir sans un guide (compter alors 300$).

Les droits à la journée sont chers pour les non résidents, si un canadien va payer 30 dollars sur la Matane ou la Matapédia, un français va y laisser entre 60 et 70 dollars. A ce prix là, on lâche pas la canne pour faire des bouquets de fleurs, les journées doivent être entièrement consacrées à la pêche.

Un site incontournable pour mieux piger la règlementation québécoise concernant le saumon : https://www.saumonquebec.com/

Toutes les infos sur les remontées, les captures, les tarifs des permis, la réglementation, et surtout, surtout, pour les plus beaux parcours, les inscriptions pour les tirages au sort.

Il existe deux tirages au sort, un en présaison (le 1er novembre cette année pour 2011) et un 48heures à l’avance. Pour info j’ai été retenu pour Sainte Anne mais je ne pouvais emmener qu’un pêcheur, et on était trois, dommage !

Évidemment, le site de l’Indien : http://jeronimo.gobages.net/ qui y raconte notamment ses premiers saumons.

Là où on a créché, une super adresse, le confort, la rivière à deux minutes et un accueil exceptionnel : gitesbj@globetrotter.net.

une boutique sur la Matapédia pour faire le plein de mouches (pas données !) et de conseils : lesaumoneau@globetrotter.net

Et évidement, incontournable, surtout si on atterrit à Montréal pour se rendre ensuite en Gaspésie : l’Ami Moucheur. Permis, matos et conseils, un fly shop, un vrai, comme il n’en existe pas à ma connaissance en France : http://www.amimoucheur.qc.ca/

Bon, il a pas de site Internet, mais allez voir le dépanneur de la Vallée, à Causapscal, sur la route principale entre les secteurs 4 et 3 de la Matapédia. Vous pouvez pas louper l’énorme mouche en bois sur le parking. Mouches vilaines mais « qui prennent »…

Enfin difficile d’évoquer le saumon au Québec sans parler de Pierre Manseau, qui se bat depuis des années pour la préservation du poisson roi, son retour dans les rivières qu’il a quitté. Une mine de conseils et un personnage, que j’ai eu la chance de rencontrer sur la Fosse Cap Seize sur la Matane. C’est aussi le mentor de Jérôme.

Au global, en étant hébergé une bonne part du séjour, en divisant les frais d’essence et de nourriture, d’hébergement, avec tous les transports (avions, bus), le séjour m’a coûté environ 1 100 €, et le dollar était plus fort que maintenant.

Originally posted 2010-12-19 19:03:14.

5 commentaires.

  1. Ca c’est un vrai article de blog, avec des émotions, des mots qui font voyager et réver. J’espère qu’une belle truite de l’ain en 2011 viendra compenser ce saumon de 2010

  2. Le saumon c’est un temperament a prendre!
    prochaine fois on organise cela plus tot, et je te montre une autre facette du pays!
    Pour le prix des droits d’acces au quebec, je dirai que c’est plus un avantage pour les residents ( payeur de taxes) qu’un frein a la peche de dimension internationale 😉

    La prochaine fois tu l’aura ce gros crisse de saumon !))

  3. Salut Alex, jusqu’au bout de ma lecture, j’ai cru que tu allais en touché un.

    Dommage, en tout cas on n’y était. Bravo pour ton récit.

    A+ Fabien

  4. Lors de notre dernière entrevue halieutique sur la Marne,on a échangé que quelques mots sur le Quebec;maintenant j’en sais un peu plus. Fort instructif sur le ressenti q’un voyage occasionne…

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