rivière

hobo des rivières …

Faut il toujours résister, vouloir comprendre, déchiffrer, traduire en règles intangibles les mystères de l’onde ?

Plus je pêche moins je sais. Dans notre monde fini, la rivière constitue pour moi un des derniers espaces de liberté. Je n’ai pas envie de retourner toutes les pierres pour être sûr, je préfère supposer, me tromper, me laisser dériver comme les éphémères traductions du vivant que les truites gobent de temps à autre.

Je suis un hobo des rivières,  de toutes les rivières, depuis le ru des hauts plateaux dont le sillon se devine à peine entre les menthes et les hautes herbes au puissant fleuve qui transporte le souvenir des  montagnes jusque dans la mer.

Peu importe le but, l’important c’est le voyage. Il commence très tôt, il ne s’arrête jamais, une partie de pêche c’est d’abord une construction mentale, murie courbé sur l’étau, qui disparait avec les derniers souvenirs puis qui renait fantasmée, transformée pour le besoin de l’histoire racontée aux amis.

Que dire de la progression vers la rivière, d’abord la ville se dessert, le ruban d’asphalte défile, puis c’est le royaume des petites routes. Fenêtre ouverte il est alors temps d’humer la campagne qui s’ébroue de la dernière averse. C’est pourtant l’impatience qui prime, teinté d’une sourde angoisse, après le virage on sera sûr qu’on est bien le premier sur ce secteur qu’on croit secret.

Ensuite c’est du domaine de l’intime, pas à pas on se rapproche de l’onde, sur les secteurs qu’on connait, on note le moindre changement, l’herbe des rives foulées qui annonce les fortes eaux de la veille, le sable qui par les traces laissées témoigne qu’on est pas le premier ou tout simplement l’avancée du printemps qui se matérialise par un chemin de plus en plus inextricable. Pour les rivières inconnues, chaque pas est une découverte, et toujours cette odeur de l’eau, ce bruit, et bientôt le froid qui mord les chairs à travers les pantalons de pêche.

Ensuite ? Une partie de dés que le diable lance pour nous. A intervalles suffisamment régulier, tout semble rire, on croit avoir la bonne mouche, les lancés propulsent nos frêles imitations exactement là où nous le souhaitons, le museau émerge au ras des roches.

Les autres fois, le vent, la pluie, les truites qui rient de nos mouches, mais toujours cet entêtement chevillé au plus profond, cette conviction qu’une truite n’est qu’un poisson et pas quelque bête échappée d’une légende, elles ont faim, nous sommes là, tôt, mais souvent tard, notre mouche va croiser le froissement de la surface tant attendu.

Et tout le temps ces fulgurances, beauté des éléments au hasard d’un méandre, vie électrique parcourant les flancs des poissons, spectacle de la faune au bord de l’eau, lumière jouant de la robe des truites alors qu’elles marsouinent au ras de la pellicule, le beau dans chaque chose, la nature, l’homme parfois, sont artistes …

Puisse la folie des hommes me laisser encore un peu de temps pour continuer à errer aux côtés de l’onde, que l’eau, comme en cette moitié 2012, continue à couler abondamment … Quand je me perdrais dans la brume, alors j’aimerais que mes enfants aient le même sentiment de plénitude lorsque le brouillard dévoile d’un coup le corps nu de la rivière.

Dans l’attente, profitons de ces instants.

merci à Marc pour cette dernière photo